Quand on voit une Coupe du monde de VTT depuis l’extérieur, on voit surtout les courses : le départ, les passages techniques, le public, les résultats. Quand on la vit au sein d’un team, la semaine commence bien avant le premier coup de sifflet et elle est faite de beaucoup d’autres choses : monter le pit, manger ensemble, observer, écouter, attendre, masser, rouler, préparer, encourager et parfois simplement être là.
Voici à quoi ressemble, de mon point de vue de physiothérapeute, une semaine avec SUNN Factory Racing sur la Coupe du monde des Gets, en Haute-Savoie, du 21 au 23 août 2026.
Cette manche avait une saveur particulière : elle arrivait juste avant les Championnats du monde de Val di Sole, organisés du 26 au 30 août. Pour plusieurs athlètes français, les résultats des Gets faisaient partie des dernières références prises en compte dans une période où la pression de sélection était très présente.
Mardi : arriver avant la course
J’arrive aux Gets le mardi 18 août, tranquillement et seule. Les athlètes ne sont pas encore tous là. Avec le reste du staff, la première mission est très concrète : monter le pit.
Le pit, c’est notre base pendant toute la semaine. C’est là qu’on mange, qu’on se retrouve, que les mécanos travaillent, que les athlètes passent entre deux entraînements et que j’installe aussi mon espace de soin. Avant qu’il y ait les rubalises, les spectateurs et la tension de la course, il y a donc surtout des caisses, des tables, des tentes et beaucoup de choses à mettre en place.
Une fois le travail terminé et le repas pris avec le staff, je profite de ce mardi pour rouler. Les Gets, c’est aussi un bike park exceptionnel, et j’ai la chance de pouvoir essayer le SUNN Radical, le vélo d’enduro de la marque. Quelques heures juste pour rouler, découvrir le vélo et profiter du terrain avant que la semaine ne devienne beaucoup plus cadrée.
Les premiers athlètes arrivent dans la soirée.
Le mardi, je ne programme généralement pas de physiothérapie. Sauf urgence ou problème important, je préfère laisser les athlètes arriver, s’installer et récupérer du voyage. La semaine est encore longue.
Mercredi : prendre la température
Le mercredi, il n’y a pas encore de reconnaissance officielle du parcours XCO ou du Short Track. Les athlètes commencent donc la journée à leur rythme, en roulant dans la région : sorties sur route, Col de la Joux, Pré-la-Joux, petites boucles autour des Gets… L’objectif est surtout de remettre les jambes en route sans entrer encore dans la logique de course.
Cette semaine, je suis principalement quatre athlètes : Electa Gallezot, Tom Perrin, Vita Movrin et Yannis Musy.
On déjeune ensemble à midi, puis les premiers massages commencent dans l’après-midi.
Pour moi, le massage du mercredi a une fonction qui dépasse largement la récupération musculaire. C’est souvent le premier vrai moment individuel avec chacun. Il permet de comprendre comment l’athlète arrive sur la course : fatigue, tensions, sensations corporelles, mais aussi état d’esprit, niveau de pression et besoin d’accompagnement.
Une physiothérapeute de team ne travaille pas uniquement avec des muscles, des articulations ou des douleurs. Il faut aussi comprendre comment être présente pour chaque athlète. Certains ont besoin de parler. D’autres veulent surtout être tranquilles. Certains arrivent très confiants, d’autres avec beaucoup de questions. Et cette position peut changer complètement d’une course à l’autre.
C’est un sujet que je développerai dans un prochain article : qu’est-ce qu’on se dit réellement sur une table de massage avec un athlète de haut niveau ?
Jeudi : reconnaissance, café et derniers réglages
À partir du jeudi, la course commence vraiment à prendre forme.
Les athlètes découvrent ou redécouvrent le parcours. Ils commencent à travailler les lignes, les trajectoires et les passages techniques. Pour moi, la matinée est souvent encore relativement calme.
C’est aussi un moment que j’aime particulièrement : aller boire un café avec les athlètes.
Ces moments sont importants parce qu’ils n’ont rien à voir avec une consultation. Je ne suis pas derrière une table, concentrée sur un problème ou sur leur corps. On discute simplement. Cela permet de construire une relation différente, plus naturelle, et souvent de mieux comprendre ce qui se passe autour de la performance.
À midi, on mange au pit, avec le staff et les athlètes.
Je mange d’ailleurs souvent sur place plutôt que de retourner à l’hébergement. D’abord parce que j’aime me coucher tôt, mais surtout parce que les massages peuvent finir tard. Faire plusieurs allers-retours à pied n’aurait simplement pas beaucoup de sens.
Le jeudi après-midi et le soir sont consacrés aux derniers massages importants avant les courses de Short Track du vendredi. On cherche surtout à garder les jambes disponibles, traiter ce qui doit l’être et éviter de créer de nouvelles réactions juste avant la course.
Ce sont aussi des moments où les discussions changent. À l’approche du départ, on parle parfois moins de douleur et davantage de confiance, d’ambition et de ce que l’athlète s’autorise à envisager. Est-ce qu’on peut se voir dans un top 10 ? Est-ce qu’on ose l’assumer ? Qu’est-ce que cela change quand on commence réellement à croire qu’on peut rouler devant ?
Là encore, ce sera le sujet d’un article à part entière.
Vendredi : le Short Track et ce moment où tout s’arrête
Le vendredi, le rythme change.
Le programme officiel des Gets commence par les courses de Cross-country Short Track (XCC). Electa dispute le XCC U23 le matin et termine 24e. Plus tard dans la journée, je suis surtout concentrée sur Vita pour le XCC Elite.
Le Short Track correspond particulièrement bien à son profil : vingt minutes environ, énormément d’intensité, des accélérations répétées et très peu de temps pour corriger une erreur.
Et puis il y a le call.
C’est probablement l’un des moments que je préfère sur une Coupe du monde.
Quelques minutes avant le départ, les athlètes sont encore sur les rouleaux. Il y a de la musique, du public, des mécanos, des membres du staff qui bougent partout. Les athlètes enlèvent leurs dernières couches, prennent un gel, boivent une dernière fois.
Puis quelqu’un siffle.
Et presque instantanément, tout s’arrête.
Le call commence. Les noms sont annoncés. Les athlètes avancent vers la grille, ligne après ligne. Le bruit du public monte. On accompagne encore l’athlète quelques mètres, puis environ une minute avant le départ, tout le monde doit quitter la zone.
“Riders, watch the light.”
Et c’est parti.
À partir de ce moment-là, on ne peut plus rien faire. L’athlète fait son travail. Nous, on regarde, on crie, on profite du moment et on se prépare surtout à être présents à l’arrivée.
Peu importe le résultat, ma première mission après une course est simple : accueillir l’athlète. Féliciter ce qui doit l’être, laisser de l’espace lorsque c’est nécessaire, et montrer que le soutien du team ne disparaît pas avec la ligne d’arrivée.
Vita termine 21e de ce XCC des Gets.
Le soir, retour aux massages. J’essaie généralement d’avoir déjà massé une partie des athlètes qui n’ont pas couru pendant l’après-midi afin de ne pas tout concentrer après le Short Track.
Malgré ça, la soirée finit souvent tard.
Et dans le cross-country, “tard” est relatif : les athlètes se couchent généralement tôt. C’est une différence qui m’a toujours amusée par rapport au cyclisme sur route. À 21 h, beaucoup commencent déjà à penser sérieusement à leur lit.
Samedi : une journée calme qui ne l’est pas vraiment
Le samedi, pas de course XCO pour nos quatre athlètes.
La journée est consacrée à un entraînement léger. Deux ou trois tours du parcours pour remettre les lignes dans la tête, puis souvent un peu de vélo sur route ou une petite sortie sans pression pour faire tourner les jambes et se vider la tête.
La météo a complètement changé pendant la semaine. Mardi, mercredi et jeudi avaient été très ensoleillés, avec beaucoup de poussière. Le vendredi, c’est le déluge. Le samedi est plus frais, beaucoup plus agréable, et le terrain commence progressivement à sécher. Le dimanche, le soleil sera de retour.
Pour moi, le samedi après-midi, c’est surtout la grosse session de massages.
Environ quatre heures quasiment sans interruption.
Et paradoxalement, c’est souvent l’un des moments les plus détendus de la semaine.
Un athlète est sur la table, un ou deux autres sont à côté. Quelqu’un se fait couper les cheveux. D’autres discutent. Certains regardent leur téléphone. On parle de vélo, de la course, mais aussi de tout ce qui se passe autour.
À cette période de la saison, il y avait aussi beaucoup d’incertitudes autour des contrats et des équipes pour l’année suivante. Le haut niveau, ce n’est pas uniquement la performance du dimanche : il y a aussi les places dans les teams, les projets qui évoluent et toute l’incertitude professionnelle qui accompagne une carrière sportive.
La journée se termine également avec les briefings : team manager, staff, organisation du lendemain, planning, horaires de départ, feed zones et derniers détails.
Dimanche : quatre courses, huit heures et plus vraiment le temps de réfléchir
Le dimanche, réveil vers 6 heures.
À partir de là, la journée va s’enchaîner presque sans pause.
Le programme XCO commence à 9 h avec les U23 femmes et se termine avec les hommes Elite à 15 h. Pour nous, cela signifie quatre courses successives :
- Electa Gallezot – Women U23 : 21e ;
- Tom Perrin – Men U23 : 12e ;
- Vita Movrin – Women Elite : 30e ;
- Yannis Musy – Men Elite : 58e.
Electa réalise une course solide sur un parcours devenu beaucoup plus délicat après la pluie.
Tom signe ensuite une superbe performance : 12e de la Coupe du monde U23, son meilleur résultat en Coupe du monde jusque-là. Il partait loin sur la grille et remonte progressivement pendant toute la course.
Cette performance arrive dans un contexte particulier puisqu’il n’avait finalement pas été retenu pour les Championnats du monde de Val di Sole. C’est aussi cela, le sport de haut niveau : parfois une très grande course arrive juste après une décision difficile à accepter.
Chez les femmes Elite, Vita réalise un début de course très engagé et se retrouve rapidement au contact des premières places avant de perdre progressivement du terrain. Elle termine 30e.
Enfin, Yannis termine la journée avec la course hommes Elite. Il revenait alors d’une longue blessure au poignet et d’une période compliquée sans compétition. Il terminera 58e. Il expliquera lui-même quelques semaines plus tard avoir beaucoup souffert de sa main pendant cette course.
Et pendant les courses, que fait la physio ?
Je ne suis évidemment pas assise à attendre que les athlètes reviennent.
Je passe une grande partie du dimanche dans les zones techniques et de ravitaillement.
Préparer et donner les bidons. Gérer la glace et le refroidissement. Encourager. Observer l’athlète à chaque passage. Faire remonter certaines informations au team manager placé dans une autre zone du parcours.
Selon ce que l’on observe, le staff peut rappeler à un athlète de boire, lui donner une information sur les écarts, l’aider sur certains choix tactiques ou lui transmettre un feedback sur la course.
Ce rôle est finalement très différent de l’image classique de la physiothérapie. Une grande partie du travail se fait sans table de traitement.
C’est de l’observation, de la communication, de l’anticipation, de la logistique et surtout une très bonne connaissance des athlètes.
C’est précisément ce que j’aime dans l’accompagnement d’athlètes : la physiothérapie n’est qu’une pièce du puzzle. Il faut comprendre l’entraînement, la récupération, la compétition et la personne qui se trouve derrière le résultat.
17 heures : un Coca, un sandwich et on démonte tout
Après la dernière course, il y a enfin ce moment où la tension retombe.
Un Coca. Un sandwich vers 17 heures.
Et ensuite… on démonte le pit.
Tout ce qui avait été installé le mardi doit rentrer à nouveau dans les véhicules. Quelques heures auparavant, la zone était remplie de spectateurs, de coureurs et de bruit. Puis, progressivement, elle redevient un parking presque vide.
La semaine se termine généralement par un restaurant tous ensemble.
Et c’est seulement à ce moment-là que je réalise vraiment tout ce qui s’est passé depuis mon arrivée.
Une semaine de Coupe du monde, ce n’est donc pas “faire des massages”
Bien sûr, les massages et la récupération prennent une place importante. Mais accompagner une équipe de VTT en Coupe du monde, c’est surtout créer un environnement dans lequel les athlètes peuvent faire leur travail.
Parfois cela signifie traiter une douleur. Parfois écouter. Parfois préparer de la glace. Parfois donner un bidon. Parfois simplement boire un café ensemble et ne pas parler de physiothérapie.
Le rôle change constamment au cours de la semaine.
Et c’est probablement ce qui rend ce travail aussi intéressant.
Dans mon activité de physiothérapie du sport à Bâle, cette expérience du haut niveau influence forcément ma manière d’accompagner les sportifs : comprendre les contraintes d’entraînement et de compétition, mais aussi savoir quand intervenir… et quand ne rien changer.
À suivre : trois sujets des coulisses
Cette semaine aux Gets mérite plusieurs articles à elle seule. Je reviendrai notamment sur :
- Ce qu’on se dit sur une table de massage avec un athlète de haut niveau : confiance, pression, écoute et limites du rôle du thérapeute ;
- Que fait réellement une physio sur une Coupe du monde de XCO ? : avant, pendant et après la course ;
- Massage et récupération avant une compétition : ce que je cherche à obtenir, et surtout ce que j’évite de faire à 24 ou 48 heures d’une course.


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